Ces derniers temps, je suis de plus en plus identifié sous des publications de personnes de notre communauté qui défendent des positions vraiment étranges, en l’occurrence les agissements de la Chine.
La plus rocambolesque, c’est quand on m’a identifié sous la vidéo d’un docteur qui disait en substance : « Quand un commerçant africain, noir de peau et dans sa chair, va en Chine et demande un produit de moins bonne qualité, on le lui fabrique, il revient le vendre sur le marché africain au prix fort. » Pendant qu’il le disait, le monsieur en face était presque dans l’expectative.
Cette affirmation mérite un éclaircissement pour ceux qui n’ont pas l’esprit critique assez poussé.
Depuis quand vendre un produit de mauvaise qualité est-il devenu un sujet de fierté ou la norme ? Selon ce raisonnement, un commerçant peut aller en Chine importer du poison, venir le déverser et intoxiquer les consommateurs sur le continent, et il reste le seul responsable.
Chaque produit a une norme. Produire quelque chose qui ne respecte pas la norme, c’est se rendre complice des désastres que causera ce produit.
De façon inconsciente, les sinophiles essaient de démontrer aux yeux du monde, essentiellement à ceux qui ont un esprit critique aiguisé, que la Chine est un pays sans règle et sans norme quand il faut gagner de l’argent.
Un produit industriel ne se fabrique pas uniquement selon les envies d’un client. Il doit respecter un cahier des charges, des exigences techniques et surtout les normes obligatoires du marché auquel il est destiné.
Les règles de l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, sont claires : tout produit doit respecter les normes et la protection du consommateur, et cette responsabilité incombe aux fabricants.
Dans le commerce international, on parle de pratique du double standard de qualité :
• Quand la qualité est volontairement produite de façon inférieure pour certains consommateurs
• Quand il y a dégradation discriminatoire de la qualité, selon les circonstances.
C’est pourquoi, lorsqu’un fabricant accepte volontairement de produire un article qui ne respecte pas les exigences et les normes réglementaires et sanitaires applicables, il ne s’agit plus simplement d’une différence de gamme ou de prix. On entre directement dans une question de conformité et de responsabilité, ce qui relève du pénal à l’échelle internationale.
Maintenant, il faut se poser une simple question : « Si un produit issu d’une usine en Chine provoque demain un accident ou un incident, met en danger la santé des consommateurs ou cause des dommages et des préjudices, qui devra répondre de ses actes : le commerçant ou le fabricant ? »
Le fabricant ne peut pas automatiquement se cacher derrière l’argument selon lequel son client lui avait demandé cette qualité.
La fabrication de produits volontairement non conformes, c’est-à-dire d’une qualité inférieure aux exigences obligatoires, notamment en matière de santé et de sécurité, peut engager la responsabilité de l’usine, même à la demande du client. Le fait que le client soit à l’origine de la demande peut également conduire à examiner sa propre responsabilité. Selon son rôle, le donneur d’ordre, l’importateur, le distributeur et le fabricant peuvent avoir des responsabilités distinctes, voire concurrentes.
JURISPRUDENCE : LE CAS DE LA CÔTE D’IVOIRE
Voici un exemple révélateur, que chacun devrait lire pour comprendre. Avant de célébrer aveuglément les prouesses industrielles d’un pays, il faut aussi avoir le courage de regarder certaines réalités du commerce international.
Voici un événement qui devrait nous faire réfléchir : les choses se passent en Côte d’Ivoire. Cette histoire s’est déroulée sous mes yeux, et j’étais sur place, en plus j’ai été victime.
Le 19 août 2006, un navire affrété par l’entreprise de négoce Trafigura accoste au port d’Abidjan avec environ 528 mètres cubes de déchets liquides dangereux et toxiques. Ces déchets sont ensuite déchargés et transportés vers plusieurs endroits de la ville, où ils sont déversés dans des conditions inappropriées.
Les conséquences sont dramatiques. Toute la ville est envahie par une odeur nauséabonde d’œuf pourri, et des milliers de personnes se retrouvent confrontées à des problèmes de santé.
L’Organisation mondiale de la santé fait état de plus de 110 000 consultations médicales dès septembre 2006. Les autorités ivoiriennes retiennent par la suite 17 décès immédiats liés à cette catastrophe.
Il ne s’agissait pas d’une simple erreur commerciale. C’était une affaire de santé publique, de responsabilité industrielle, de contrôle des déchets dangereux et de protection des populations.
Pour aller plus loin, il faut savoir que le très puissant Claude Dauphin, fondateur de Trafigura, va effectuer un voyage à Abidjan pour étouffer cette affaire. Il sera arrêté et mis à la prison d’arrêt d’Abidjan : en matière de norme, personne n’est épargné. J’ai consacré un article à ce sujet en 2020, à lire ici : https://www.startupane.com/trafigura/
Et que s’est-il passé ensuite ?
En février 2007, un accord est conclu entre Trafigura et l’État ivoirien pour un montant de 95 milliards de francs CFA. Sur cette somme, 73 milliards étaient destinés à la réparation des préjudices subis par l’État et les victimes, tandis que 22 milliards étaient prévus pour les opérations de dépollution.
En 2008, la justice ivoirienne condamne notamment le responsable de l’entreprise locale chargée du déversement à 20 ans de prison, et un autre intervenant à cinq ans.
Dans cette affaire, personne n’a été épargné. L’entreprise locale directement impliquée, condamnée par la justice pour le déversement de ces déchets à Abidjan, était la Compagnie Tommy SARL, dirigée par Salomon Ugborugbo. D’autres entités et des intermédiaires locaux et régionaux ont été cités dans les enquêtes et les procédures judiciaires liées à cette catastrophe historique :
• WAIBS (West African International Ship Agents) : société de consignation maritime dont le directeur général local, Nobah Apollinaire, sera poursuivi.
• Puma Energy / Société d’avitaillement : mentionnée comme l’intermédiaire ayant mis en contact la multinationale Trafigura (affréteur du navire) avec l’entreprise locale Tommy pour l’élimination des boues toxiques, elle sera elle aussi poursuivie.
• CIT : entreprise de transport dont les camions-citernes ont été utilisés pour répandre les matières toxiques sur différents sites d’Abidjan (notamment la décharge d’Akouédo et le quartier d’Abobo), elle sera elle aussi poursuivie.
Au Royaume-Uni, un accord d’indemnisation d’environ 33 millions d’euros est conclu en 2009 pour des milliers de victimes.
En 2010, aux Pays-Bas, Trafigura est condamnée à un million d’euros d’amende pour violation de la réglementation sur l’exportation des déchets. Deux personnes sont également condamnées.
Et l’histoire ne s’arrête pas là.
Le 5 septembre 2023, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples rend une décision particulièrement importante. Elle reconnaît plusieurs violations des droits fondamentaux des populations concernées et ordonne notamment la mise en place d’un fonds d’indemnisation, une enquête indépendante et des réformes destinées à renforcer la responsabilité des entreprises, y compris les multinationales.
Pourquoi que je rappelle cette affaire du navire probo Kuala aujourd’hui ? Elle nous enseigne une leçon fondamentale : dans le commerce international, le fabricant, le donneur d’ordre, l’importateur et les autorités de contrôle ne peuvent pas se renvoyer indéfiniment la responsabilité lorsque des populations subissent les conséquences d’une pratique industrielle.
Et c’est exactement le débat que nous devons avoir lorsque certains expliquent, avec une certaine légèreté, qu’en Chine, si un commerçant africain demande un produit de moins bonne qualité, l’usine le lui fabriquera sans problème. Au vu de ce qui vient d’être dit, une question demeure : le fabricant est-il dispensé de ses obligations parce que son client lui a demandé un produit de qualité inférieure ?
C’est précisément pour prévenir ce genre de situation que les législations sur la protection des consommateurs, la sécurité des produits et la conformité industrielle existent.
Il faut aussi comprendre une chose : une usine ne se construit pas et ne fonctionne pas en dehors de tout cadre technique et réglementaire. Les installations industrielles, les procédés de fabrication et les produits sont soumis à des exigences, des normes et des conformités internationales.
Alors, une question mérite d’être posée à ceux qui applaudissent ce type de pratique : les normes doivent-elles être respectées uniquement lorsque les produits sont destinés à l’Europe ou en Amérique ? Les fabricants chinois devraient-ils en être dispensés dès lors que leurs marchandises sont destinées à l’Afrique ?
Car il faut le savoir : pour un produit fabriqué à destination du marché européen, la norme est automatiquement appliquée, parce que le fabricant sait à quoi il s’expose.
Certains diront qu’il incombe à la douane de nos pays de faire des contrôles. Oui, mais les usines chinoises acceptent systématiquement de fabriquer des produits non conformes parce qu’elles savent que nos États ont certaines lacunes sur le plan infrastructurelle en termes de contrôle douanier, et cette faiblesse est exploitée par le fabricant chinois. En plus, malgré toute sa bonne volonté, la douane ne pourra pas contrôler tous les produits entrant sur son territoire.
Au regard du cas de jurisprudence cité plus haut, il est clair que la responsabilité du fabricant ne doit pas disparaître au moment où la marchandise quitte son usine. Elle doit être examinée au regard des normes applicables, des engagements contractuels et des risques que présente le produit.
Ce qui est le plus préoccupant dans cette réflexion, c’est l’autoflagellation que nous nous infligeons, surtout cette tendance que nous avons à défendre systématiquement les autres, voire à innocenter le Chinois, et à accuser automatiquement nos propres frères africains (personne ne dit qu’ils sont des saints), comme si le premier ne pouvait jamais commettre de faute.
La Chine est une grande puissance industrielle. Elle possède des entreprises performantes, des technologies avancées et des capacités de production considérables. Il n’y a aucune raison de nier ses performances. Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas renoncer à tout esprit critique.
Aucun pays, aucune usine et aucun fabricant ne doit être placé au-dessus des règles. Certainement pas lorsqu’il s’agit de violer les normes obligatoires, de dissimuler des caractéristiques importantes ou de mettre la sécurité des consommateurs en danger.
Et arrêtons cette habitude qui consiste à accuser systématiquement le commerçant africain (personne ne dit qu’il est un enfant de cœur) tout en considérant le fabricant étranger comme irréprochable. Le commerçant qui commande un produit non conforme peut avoir sa part de responsabilité. Mais le fabricant qui accepte de le produire en connaissance de cause doit également répondre de ses actes, selon les règles applicables.
L’Afrique ne doit pas devenir un marché où les exigences de sécurité, de qualité et de conformité seraient négociables sous prétexte que le pouvoir d’achat des consommateurs est plus faible.
Le consommateur africain a droit à la protection de sa santé et de sa sécurité. Ce n’est pas une faveur que nous demandons aux fabricants étrangers. C’est une exigence de responsabilité.
J’ai particulierement beaucoup de respect et d’amiration pour la Chine.
Mais nous devons être les premières à condamner le double standard de qualité dans le commerce international en destination du continent et non ceux qui justifient et parlent en riant. Si nous ne défendons pas nos droits personne ne le fera à notre place
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TCHAKOUTE Ernest
Douala le 05/11/2026